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Isaac
Le vin n’est pas la cruche, mais ce qu’elle contient
Zohar
Isaac avait vu, dans le regard de l’homme croisé sur un trottoir de Jérusalem, qu’il entendait les mêmes voix, le même chœur, que lui. Il n’était donc pas seul à percevoir l’appel de l’autre monde. Le son s’était élevé en lui des mois plus tôt, comme si quelqu’un jouait d’un instrument de musique en lui. La comparaison lui était venue spontanément : il s’escrimait deux heures par jour sur le violon hérité de son grand-père. Son père avait décidé qu’il deviendrait le grand violoniste que lui-même n’avait pas pu être – à cause d’étranges créatures qu’il appelait les aléas de l’existence. Mais, autant les notes qu’Isaac tirait de son violon étaient laborieuses et grinçantes, autant la vibration qui résonnait en lui était harmonieuse, jamais pesante ni blessante. Il n’en avait pas parlé à ses parents. Il aurait eu trop peur qu’ils le traitent de fou et l’enferment jusqu’à la fin de sa vie dans un hôpital psychiatrique – il était tombé un jour, en zappant, sur des images terrifiantes d’hommes et de femmes attachés sur leurs lits au milieu de chambres capitonnées.
La première fois qu’il avait entendu le murmure, ils vivaient encore en France, dans la région parisienne. C’était avant que papa et maman décident de gagner la terre qu’ils considéraient comme leur véritable patrie, Israël. Ils avaient déclaré, d’un air grave, qu’ils devaient obéir à la dernière mitsva prononcée par les autorités religieuses, retourner sur la Terre sainte, fuir les nations chrétiennes qui, après avoir chassé les musulmans de leur sol, se retourneraient, ainsi qu’elles l’avaient toujours fait au long des siècles, contre les juifs, et combattre par la même occasion la tendance catastrophique aux mariages mixtes. Ils avaient longtemps hésité à suivre les commandements des rabbins. Ils n’étaient pas certains, de retrouver en Israël, le même niveau de vie qu’en France. Puis on leur avait dit que les territoires libérés de Judée et de Samarie avaient un besoin urgent de médecins, qu’une bonne place attendait papa à Hébron, la ville d’Abraham. On leur avait rappelé « qu’être idolâtres, c’est choisir d’abord le génie des autres nations avant de choisir d’être le peuple de la Torah ». Jusqu’alors, les parents d’Isaac avaient rarement parlé de religion. Ils avaient fait circoncire leurs deux garçons, mais ils n’allaient pas à la synagogue, ni ne lisaient les textes sacrés, ils recevaient chez eux des chrétiens et des gens qui ne croyaient pas en Dieu, ils se déclaraient ouverts au monde entier, universels, et ils fustigeaient les extrémistes de tous bords, coupables à leurs yeux de semer la haine et la division. Puis les lettres anonymes avaient commencé à s’amonceler dans leur boîte, ils avaient reçu des coups de fil injurieux, des menaces avaient été proférées contre eux et leurs enfants, et ils avaient compris qu’une nouvelle vague d’antisémitisme s’apprêtait à déferler sur l’Europe. Ils s’étaient alors rendus à de mystérieuses réunions où, selon maman, qui avait toujours autant de difficultés à tenir sa langue, ils préparaient leur départ – elle disait, d’un air effrayé, leur « évasion ». S’ils ne s’en allaient pas rapidement, ils risquaient de beaucoup souffrir et même de mourir. L’Europe allait de mal en pis, les soins n’étaient plus remboursés, les gens rechignaient à consulter leur médecin, la colère grondait dans la population, ils désigneraient des responsables à leurs maux, des boucs émissaires, ils nous persécuteront, comme les autres avant eux…
Isaac ne voulait pas partir, quitter ses bons copains de l’école et du cours de musique. Ils se foutaient pas mal des histoires des grandes personnes qui consacraient la majeure partie de leur temps à s’inventer des problèmes et des souffrances. Antoine, son meilleur copain, vachement fort en violon et en maths, disait que ses parents à lui n’arrêtaient pas de dire des méchancetés sur les ousamas et les juifs. Pourtant, la maman d’Antoine souriait à Isaac et lui parlait avec amabilité lorsqu’il venait sonner à la porte de leur appartement. Selon Antoine, le phénomène de la disparition des enfants – plus d’un élève sur six dans leur école au cours de la dernière année – n’avait rien d’étonnant : les enfants se tiraient tout simplement parce qu’ils en avaient ras-le-bol des adultes, de leurs disputes, de leurs conneries. Qu’est-ce qu’on attend pour se tirer nous aussi ? avait demandé Isaac. Il avait dit ça pour frimer, il n’avait pas vraiment envie de partir, la vie n’était pas si terrible à la maison, il aimait bien ses parents, même s’ils l’obligeaient à transpirer deux heures par jour sur ce satané violon, et aussi sa grande sœur, et même son tyran de petit frère. Ce qu’on attend, avait répondu Antoine, c’est d’avoir assez de colère en nous.
Antoine s’était trompé. Ce n’était pas la colère qui invitait Isaac au départ, mais le murmure enchanteur qui ne cessait de résonner en lui, comme la promesse d’un autre monde. L’installation de la famille dans un lotissement tout neuf de Hébron, en Judée, n’avait pas changé grand-chose à leur vie. Ils ne recevaient plus de lettres ni de coups de fil anonymes, mais ils vivaient au milieu d’anciens colons qui regardaient d’un mauvais œil ceux qui ne parlaient pas la langue ancestrale et ne suivaient pas avec zèle les préceptes de la Torah. L’été, ils avaient pu se rendre sur les rives de la mer Morte distante d’une vingtaine de kilomètres, ou bien passer une journée sur les plages dorées et brûlantes de Gaza, mais l’hiver, un hiver exceptionnellement froid, les avait condamnés à rester cloîtrés dans leur maison qui sentait encore le neuf et à ruminer en silence leurs regrets. Isaac n’avait pas encore de copain à l’école. Les autres se méfiaient des nouveaux émigrants, ceux qu’on appelait les « retardataires » ou, moins gentiment, les « attardés » et qu’on enfermait dans des salles à part pour leur apprendre l’hébreu et les textes sacrés. Papa et maman affirmaient qu’ils auraient besoin d’un peu de temps pour s’habituer à leur nouvelle vie. Ils exploraient leur vieille patrie dès qu’ils en avaient le loisir, Jérusalem bien sûr, la Galilée, si chère aux chrétiens, le mont Carmel, le plateau du Golan, la côte méditerranéenne, les villes de Césarée, Tel-Aviv, Jaffa, Ashdod, Ashkelon, le désert du Zin, les sites célèbres de Sodome et de Massada… Ils avaient contemplé avec effroi le gigantesque ouvrage qui fermait la terre d’Israël aux hordes venues de Syrie, de Jordanie, du Liban et d’Égypte. La clôture électrifiée (vingt mille volts, deux réacteurs nucléaires réservés à son seul usage), communément surnommée la Muraille, haute de cent cinquante mètres et hérissée tous les deux cents mètres de tours de surveillance, reposait sur une base de béton plongeant, selon les panneaux, à plus de cinquante mètres de profondeur. Elle englobait le lac de Tibériade et la mer Morte. Censée prévenir toute agression extérieure par la terre, elle n’avait pas empêché les deux terribles attentats suicides d’Hébron.
« Une vraie boucherie, avait soupiré papa lorsqu’il était revenu, exténué et couvert de sang, du lieu de l’explosion. Vous vous rendez compte ? Ils auraient pu se faire sauter à l’intérieur de notre lotissement. Je croyais que le terrorisme avait été éradiqué de la terre d’Israël. Que les ousamas n’avaient plus de capacité à nuire.
— Ce ne sont peut-être pas des terroristes islamiques, avait timidement suggéré maman.
— Sûrement pas des chrétiens en tout cas. Ni des Chinois, ni des Indiens. Comment, comment ont-ils réussi à passer la Muraille ?
— Et s’ils étaient venus par la Mer ?
— Impossible. Il y a des filets explosifs tout le long des côtes, à cinquante kilomètres. »
Les attentats meurtriers avaient sérieusement douché un enthousiasme déjà refroidi par l’ostracisme frappant les nouveaux arrivants. Le psaume 147-2 proclamait pourtant que Dieu rebâtirait Jérusalem après avoir rassemblé tous les dispersés d’Israël. Isaac ne comprenait pas pourquoi les anciens colons, eux qui avaient occupé les territoires palestiniens au mépris des pressions internationales et souvent au prix de leur sang, ne se montraient pas heureux du retour de tous les enfants d’Israël sur leur terre. Certains d’entre eux préféraient se faire soigner à Jérusalem plutôt que de mettre les pieds dans le cabinet de son père, sauf quand l’urgence commandait et qu’ils appelaient en pleine nuit pour un enfant souffrant ou une grand-mère agonisante – quand la peur et la douleur assouplissaient les principes.
« Si je comprends bien, on ne peut pas être athée dans ce pays, avait marmonné maman.
— La future constitution prévoit un État à la fois juif et démocratique, avait dit papa. Il y a comme une contradiction quelque part… »
Isaac avait secrètement espéré que le chant cesserait, qu’il ne serait pas obligé de partir, mais l’appel se faisait de plus en plus pressant. Il se demandait pourquoi lui, pourquoi pas son frère ou sa sœur, pourquoi pas les autres enfants du lotissement d’Hébron, pourquoi pas son copain Antoine ? Il n’avait reçu aucune nouvelle de ses anciens camarades de France, ni par la poste, ni par téléphone, ni par courrier électronique. Papa avait tenu à équiper la maison de l’Internet, mais le réseau, étroitement contrôlé par le ministère de l’Intérieur, se limitait aux sites israéliens et à certains sites internationaux favorables à l’État hébreu.
Isaac restait éveillé jusqu’au matin. Le premier avantage de la maison d’Hébron était qu’il ne partageait plus sa chambre avec son petit frère – le deuxième, que la corvée de violon était reléguée au second plan jusqu’à la fin de l’apprentissage de l’hébreu. Il pouvait donc allumer, se lever et s’agiter sans craindre de déranger Gad, un vrai mouchard celui-là, toujours fourré dans les jupes de sa mère à se plaindre de ses aînés. Il se plantait devant la fenêtre et contemplait le ciel – troisième avantage, les nuits israéliennes étaient plus fournies en étoiles que les nuits parisiennes. Le chant retentissait avec une force incroyable dans le silence de la maison endormie – quelquefois égratigné par des bruits étranges provenant de la chambre de papa et de maman. Une invitation, une supplique à se mettre en chemin. Isaac résistait de toutes ses forces, conscient que, s’il franchissait le seuil de la maison, il ne reviendrait pas. Il ne voulait pas que sa mère pleure sa disparition jusqu’à sa mort, il ne s’estimait pas en droit d’infliger de la souffrance à ceux de sa famille. Alors il serrait les dents et se cramponnait au bois de son lit pour ne pas céder à l’envoûtement. Mais la tentation devenait de plus en plus dévorante, et il savait qu’il ne pourrait plus la repousser très longtemps. Alors il avait décidé d’être désagréable avec tout le monde, ses parents, sa sœur, son frère, ses professeurs, dans l’idée de se montrer suffisamment insupportable pour que personne ne le regrette. Il ne parlait plus, ou bien pour lâcher des grossièretés, il refusait de participer aux travaux ménagers, il se montrait impoli quand des visiteurs entraient dans la maison. Maman le fixait désormais d’un air pensif, elle ne reconnaissait plus son Isaac, le garçon joyeux et serviable qu’elle avait connu en France, et elle se demandait si son changement d’attitude n’était pas dû au déménagement, s’il n’avait pas le cafard de son ancien pays, de ses anciens amis. Papa répondait qu’on ne reviendrait pas en arrière, qu’il devait s’adapter, de gré ou de force, que la France n’avait jamais été leur pays, que les anciennes promesses écloraient en Israël comme les fleurs au printemps.
Isaac partit cette nuit-là. Il avait neigé une grande partie du jour, et il avait regardé les autres enfants se battre à coups de boules de neige dans les allées de la résidence. Il n’avait pas ouvert son livre d’hébreu posé sur son bureau. Papa avait travaillé très tard, grippes, rhumes, angines, bronchites, les mêmes maladies qu’en Europe finalement, et maman, qui s’essayait avec une bonne volonté touchante à la cuisine traditionnelle, l’avait attendu en regardant d’un œil distrait les informations sur une chaîne qui proposait des sous-titres en anglais, en français ou en russe. Ils n’avaient pas beaucoup parlé, papa étant fatigué par sa longue journée de travail. Les enfants étaient allés se coucher à l’heure habituelle, 9 heures, et les parents avaient accompli le rituel de la visite dans la chambre. Si papa avait déposé un baiser distrait et furtif sur le front de son fiston, Maman s’était attardée près d’Isaac, tracassée par une sensation sur laquelle elle ne parvenait pas à mettre de mots. Elle s’était assise sur le bord du lit et lui avait caressé le visage avec une tendresse inhabituelle, bouleversante.
« Est-ce que je saurai un jour ce qui se passe exactement dans cette drôle de tête-là ? » avait-elle fredonné.
Elle ne le saurait jamais. Ceux qui n’entendaient pas ne pouvaient pas savoir. Isaac avait suivi, sur une chaîne de la télé française, l’une de ces séries antiques où un homme rencontrait les extraterrestres et voulait alerter les autres, mais ils ne le croyaient pas, ils se moquaient de lui, ils le traitaient de fou, ils lui cassaient la gueule – pardon, la figure. On ne pouvait pas partager avec d’autres une expérience qu’ils ne vivaient pas. Chacun restait seul dans son coin, chacun se débattait avec ses extraterrestres. Maman avait failli fondre en larmes lorsqu’elle l’avait embrassé ; les mères devinaient des choses dont les pères, obsédés par leur travail, leur voiture, leur maison, leurs amis, leurs loisirs, leurs querelles, ne prenaient jamais connaissance, sauf si on les leur écrivait noir sur blanc ou, à la rigueur, si on les leur expliquait. Les pères avaient soif de preuves.
Isaac regretterait maman, les autres aussi, bien sûr, mais l’odeur et la douceur de sa mère seraient sans doute ce qui lui manquerait le plus. Comme il avait besoin de consolation, il se concentra sur le chant. Il entendit avec clarté la promesse que, là où il se rendait, il rencontrerait un amour bien plus fort que tout ce qu’il avait connu, un amour qui effacerait toutes ses peines, un amour qui lui dévoilerait le mystère et la beauté du monde. Tout ce qu’il devait faire, c’était se mettre en chemin. Le temps pressait. Il n’avait pas à se soucier de la direction, seulement se laisser guider par le son. Il repensa à l’histoire du joueur de flûte et des rats. Il était l’un des rats, mais le son magique ne le conduisait pas à la mort.
Sa mère s’était mise à pleurer dans sa chambre. Il attendit que ses sanglots étouffés s’apaisent et que la maison baigne dans un silence total pour se lever et s’habiller. Le son chassait de lui toute hésitation, toute tristesse. Il descendit au rez-de-chaussée. Ses pieds glissaient sans bruit sur les marches de l’escalier de bois, que Gad appelait pourtant le péteur tellement il craquait. En bas, il enfila ses chaussures montantes et fourrées, puis, après un dernier coup d’œil vers le haut, il sortit de la maison. Le froid vif de la nuit lui fouetta le nez et les joues, ses pieds s’enfoncèrent dans une neige fraîche et molle. Il pensa très fort à maman lorsqu’il s’éloigna du lotissement en s’engageant dans un sentier qu’il ne connaissait pas, mais, à aucun moment il n’eut envie de rebrousser chemin. Il ne croisa personne dans le paysage accidenté qu’il traversait. Il lui sembla qu’il marchait vers l’est, vers la mer Morte. Aucune étoile ne brillait dans le ciel d’une noirceur absolue. Le vent propageait une rumeur grésillante. Il s’approchait de la grande clôture électrifiée. Il ne ressentait aucune fatigue, même pas un début d’essoufflement. Il lui semblait marcher… oui, marcher sur les sons, fouler un champ de cordes vibrantes.
Alors qu’il se présentait devant une paroi rocheuse où se découpait une bouche sombre, des silhouettes surgirent des ténèbres et vinrent à sa rencontre. Deux garçons et une fille. Il devina qui ils étaient et ce qu’ils fabriquaient dans le coin. D’eux émanaient des notes poignantes, funèbres. Il crut un instant qu’ils allaient lui barrer le chemin et se jeter sur lui, mais ils s’évanouirent dans l’obscurité sans lui prêter attention. Ils ne parurent même pas prendre conscience de sa présence, comme s’il était invisible, trop pressés d’aller semer la mort de ce côté-ci de la Muraille. Isaac vit au passage qu’ils ne ressemblaient pas à des ousamas, mais à des Européens. Maman avait vu juste. Ils appartenaient sans doute à l’un de ces groupes dont on parlait quelquefois à la télé et qui commettaient des attentats suicides dans le seul but d’emporter dans le néant un bout de leur monde. Considérée comme le territoire le plus difficile à infiltrer, la citadelle Israël ne pouvait qu’enfiévrer l’imagination des néantistes. Ils se fichaient pas mal de la religion, de la politique, de la maîtrise de l’eau et des autres ressources, ils voulaient seulement entonner leur chant de mort dans les lieux réputés les mieux protégés, donner le maximum d’éclat à leur ultime feu d’artifice. Demain, se produiraient de nouveaux attentats dans des villes israéliennes, on aurait de nouvelles raisons de haïr les terroristes ousamas pourtant « laminés par la guerre », selon l’expression de papa.
Isaac s’engagea sans hésitation dans la bouche ouverte sur la paroi rocheuse. Les semelles épaisses de ses chaussures cessèrent de patauger dans la neige pour claquer sur une terre ferme. Il longea une galerie qui se resserrait peu à peu jusqu’à ce que ses épaules touchent presque les deux parois en même temps. Il ne voyait plus rien et respirait une odeur de renfermé de plus en plus âpre. Il lui sembla se lancer dans une descente assez douce au début, puis de plus en plus raide, au point qu’il fut obligé de poser la main à plat sur la paroi pour ne pas perdre l’équilibre. Lui qui, quelques mois plus tôt, n’aurait pas pu aller de sa chambre aux toilettes en pleine nuit sans être battu par une frayeur atroce, n’avait pas peur. Il descendit encore et encore. L’odeur de renfermé s’estompait, la galerie sentait maintenant la boue, l’eau croupie, le minéral. Des chuintements et des bruits d’écoulement troublaient de loin en loin le silence déjà chahuté par le claquement régulier de ses chaussures. Le chant l’emplissait tout entier. Il ne pressait pas l’allure. Il se sentait bien dans le ventre de la terre. Il aurait probablement ressenti la même paix au fond des abysses océaniques, sur un boulevard animé de Paris ou dans un cirque de Mars. Il aurait été incapable de dire depuis combien de temps il marchait. Il s’en foutait. Avancer lui suffisait, une foulée après l’autre, toujours cette impression magnifique de soulever à chaque pas un chœur de vibrations enchanteresses. Le sol s’éleva sous ses pieds. La montée s’effectua aussi facilement que la descente, même s’il lui fallut quasiment escalader les passages les plus pentus. Une lumière, dans le lointain, révélait les inégalités de la roche et les poutrelles métalliques qui étayaient la voûte tous les dix pas. Il reconnut la clarté maladive de l’aube, en déduisit qu’il avait marché toute la nuit, fut surpris et joyeux de n’éprouver aucune fatigue. Il n’avait jamais existé, le petit garçon incapable de boucler les deux tours de stade réclamés par le prof de gym, le petit garçon que les autres choisissaient en dernier dans les équipes de foot formées dans la cour, le petit garçon qui n’avait jamais réussi à tenir sur des skis et moins encore sur un surf. Il devina qu’il se rapprochait de la sortie quand le jour gagna son combat contre l’obscurité, il contourna le tore ventru d’une énorme concrétion, traversa une forêt de stalagmites, déboucha soudain sur une étendue plane aveuglante et hérissée de pics rocheux. Il eut besoin de quelques secondes pour accoutumer ses yeux à la luminosité. Le soleil levant unissait le ciel et la neige dans ses éclats flamboyants. Il découvrit des restes d’un feu de camp, d’un repas, des traces dans la neige. Il s’avança vers le centre du plateau, jeta un coup d’œil en arrière, aperçut, dans le lointain, l’ombre grise de la clôture. Il était passé sous la Muraille, il se retrouvait en Jordanie, en territoire ousama. Le chœur gagnait en puissance. La porte de l’autre monde n’était plus très éloignée.
Il marcha un jour et une nuit sans interruption en direction du nord. Il ne souffrit ni de la faim, ni de la soif, ni de la fatigue. Il longea pendant des heures une piste où déboulaient, comme des songes bruyants, des camions soulevant d’énormes gerbes de neige et de boue. Il traversa un campement où des familles réunies autour d’un immense feu célébraient, lui sembla-t-il, un mariage. Personne ne le regardait, personne ne lui adressait la parole, comme s’il évoluait déjà dans l’autre monde. La solitude ne lui pesait pas. Il pensait avec tendresse à ses parents, à sa sœur, à son frère. Peut-être maman avait-elle éclaté en sanglots lorsqu’elle avait découvert la chambre vide ? Peut-être pas. Elle avait toujours su au fond d’elle qu’il n’était pas comme les autres, qu’il quitterait très tôt la maison. Il ne s’était pourtant jamais senti différent de sa sœur, de son frère. Gad devrait trouver un autre responsable à ses misères quotidiennes.
Une fillette lui emboîta le pas au sortir d’un village niché sur le flanc d’une colline et traversé d’une piste boueuse. Il pensa qu’elle allait rapidement bifurquer sur un autre sentier et disparaître dans le moutonnement blanc, rouille et ocre, mais elle resta dans son sillage, gardant avec lui un intervalle d’une cinquantaine de pas. Il s’arrêta et l’attendit afin d’en avoir le cœur net. Son chant intérieur s’amplifia tout à coup, comme s’il recevait le renfort d’un deuxième chœur. La fillette s’approcha d’un pas tranquille, s’arrêta à quelques mètres de lui et le fixa en souriant. Âgée de six ou sept ans, elle était jolie avec ses grands yeux dorés et ses longs cheveux noirs. Elle ne portait qu’une robe dont les déchirures dévoilaient sa peau brune, autant dire rien, et elle marchait pieds nus.
« Tu vas vers la porte ? » demanda-t-elle.
Elle s’était exprimée en arabe et pourtant Isaac l’avait comprise.
« Toi aussi, tu as entendu l’appel ? » répondit-il en français.
Elle acquiesça d’un gracieux mouvement de tête, ravie visiblement de discuter avec un garçon qui parlait une autre langue que la sienne.
« Je l’entends depuis que je suis née.
— Pourquoi n’es-tu pas partie plus tôt ?
— J’attendais que tu viennes pour faire la route avec toi. »
Isaac hocha la tête. Les mystères du monde ne le dérangeaient plus.
« Mais, si tu n’étais pas venu, je serais quand même partie, ajouta la fillette. La porte va bientôt se refermer.
— Comment t’appelles-tu ?
— Leïla. Et toi ? »
Il s’avança vers elle et lui prit la main.
« Moi c’est Isaac. Allons-y avant que la porte se referme, Leïla. »